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Oraliser, verbaliser, nommer.

Oraliser, verbaliser, nommer,
ou plutôt : verbaliser, nommer, oraliser. Que de confusions parfois autour de ces trois verbes, auxquels on peut ajouter : lire !

Verbaliser, c’est « mettre en verbes ». En ce qui concerne l’écriture, c’est donc se dire : « je monte, je tourne, je descends … » au fur et à mesure de la production de la trace. Impossible donc d’avoir autre chose dans l’esprit au moment où on produit cette trace. Autrement dit, lorsqu’il s’agit de verbaliser l’écriture au fur et à mesure qu’on écrit, impossible de penser en même temps ce qu’on écrit ni, à défaut, d’avoir à l’esprit la relation graphophonologique. Pratiquée ainsi, la verbalisation risque de perturber la compréhension du fonctionnement de l’écrit et de faire comprendre l’écriture comme un dessin de lettres.
La verbalisation peut être utile dans certains cas de dyspraxie.

Nommer, c’est « mettre en noms ». En ce qui concerne l’écriture, c’est soit dire le nom des formes qui constituent les lettres soit dire le nom des lettres qui constituent les mots. Nommer les formes est une bonne façon de repérer les formes constitutives de la lettre qu’on découvre. Si les formes de base et leurs dérivées ont été apprises, alors l’enfant sait les faire. Etre à même de nommer les formes de la nouvelle lettre assure à l’enfant une vision juste de sa composition* et lui permet de convoquer immédiatement dans son esprit les bonnes formes, donc les bons gestes. Comme ce rappel mnésique concerne la mémoire procédurale, l’esprit n’est pas encombré et , au fur et à mesure qu’il écrit, l’enfant peut oraliser ou, mieux encore, lire, si ses connaissances le lui permettent.
Connaître le métalangage permettant de nommer les formes constitutives des lettres est donc un atout majeur lorsque l’enfant a été formé à les produire : en les voyant il les identifie et peut immédiatement les produire. L’apprentissage de l’écriture en est favorisé, de même que la lecture.
Un métalangage adapté est également un atout pour les dyspraxiques.
(* Le langage sert à organiser le monde, donc à le voir)

Oraliser, c’est « mettre à l’oral ». Il s’agit donc de concrétiser la relation graphophonologique. En ce qui concerne l’acte d’écriture, oraliser, c’est « transformer en oral ce qu’on est en train d’écrire ». Aux combinaisons des lettres écrites correspondent un assemblage de sons.

Lire, dans le cadre de ce bref article, je dirais que c’est transformer en pensée ce qui est écrit.

Lorsque l’enfant a été formé correctement à l’apprentissage de l’écriture, la vision des formes s’agence directement en vision de lettres dont l’assemblage renvoie directement à une oralisation qui convoque dans l’esprit de l’enfant le sens véhiculé par l’écrit s’il connaît ce sens ou s’il peut peut y avoir accès par d’autres connaissances.

En soignant les commencements, c’est à dire en faisant fructifier tous les potentiels de l’enfant par des encodages mnésiques adaptés, sans pour autant chercher à anticiper, on peut faire entrer conjointement l’enfant dans l’écriture et dans la lecture

Les voyelles

L’observation m’a appris que l’écriture fonctionne selon deux unités : une qui va de la gauche vers la droite « en passant par en bas » (1ère unité), l’autre qui va de la gauche vers la droite « en passant par en haut » (2ème unité).

La 1ère unité a pour forme de base la boucle. Avec une boucle on forme la lettre e et, en étirant les doigts vers le haut, on forme la lettre l,

En étrécissant le geste de la boucle on obtient une 1ère dérivée : l’étrécie. Avec une étrécie surmontée d’un point on forme la lettre i. Avec deux étrécies liées on forme la lettre u.

Si au lieu de commencer la 1ère unité en bas à gauche on la commence en haut à droite et qu’on la referme on obtient un rond. Le rond est la 2ème dérivée de la boucle. On lui ajoutant une attaque de grande boucle on obtient la lettre o.

Si on referme le o par une étrécie on forme la lettre a.

En conclusion, en apprenant à l’enfant à faire la boucle et ses dérivées on lui apprend les cinq voyelles e, i, u, o, a. (Le y viendra plus tard.)

Comme avec le même geste étiré vers le haut on forme la lettre l pour la boucle, la lettre t avec adjonction d’une barre pour l’étrécie, le lettre c en ne fermant pas le rond et la lettre d lorsque l’étrécie ferme un rond, on peut facilement en rapidement donner à l’enfant les moyens d’écrire, c’est à dire de produire de l’écrit qui fasse sens puisque la présence des voyelles donne accès au son, média entre l’écrit et la conscience du sens qu’il véhicule.

La boucle, la gestion dynamique de l’espace graphique et la motricité générale.

Pourquoi la boucle est-elle la première des formes à mettre en place ? Comment procéder ?

Lorsqu’on regarde la base des lettres d’une phrase manuscrite calligraphique on constate sur la ligne de base une suite de petits tracés concave.

Le déplacement de la gauche vers la droite par un tracé concave constitue la 1ère unité minimale d’écriture :  » la 1ère unité va de la gauche vers la droite en passant par en bas ».

Lorsque le mouvement qui porte l’écriture vers la droite se fait en tournant, il donne une boucle. Lorsqu’il se fait sans tourner, il donne une étrécie.

Donc, la boucle, forme obtenue par le mouvement de 1ère unité le plus spontané, est, de ce fait, la forme de base de 1ère unité.

Si on étrécit la boucle, c’est à dire si on la rend la plus étroite possible, on obtient une étrécie. Par voie de conséquence, l’étrécie est la 1ère dérivée de la boucle. Le rond, obtenu par un changement de point d’attaque, en est la 2ème dérivée.

Étant massivement présente dans l’écriture et permettant à elle seule d’écrire des phrases entières, la 1ère unité a un rôle primordial dans l’apprentissage de l’écriture. Autrement dit, son apprentissage doit se faire en premier et sa réussite avant de passer à autre chose est indispensable.

Cet apprentissage constituer ce que j’appelle « la gestion dynamique de l’espace graphique ». Les fondements de l’écriture manuscrite se mettant en place en maternelle, l’enfant peut profiter de ces trois années pour asseoir les compétences nécessaires à une écriture fluide à l’entrée en CP. Il ne faut pas s’y tromper : dans la méthode que je propose il ne s’agit pas d’apprendre à reproduire des boucles sur papier ou sur plan vertical, pas plus qu’il ne s’agit d’investir son corps entier dans la reproduction de boucles. Il s’agit de mettre en place, par encodage procédural, le geste qui servira à « faire des boucles ». C’est à dire qu’il s’agit d’apprendre à faire (encodage procédural = encodage d’un processus) et non à reproduire un modèle.

Donc pas de découverte anticipée de la forme de la boucle, pas d’observation anticipée de ce qu’est une boucle. Au contraire, la découverte de la boucle interviendra après l’apprentissage du geste qui sert à la former. D’où la solidité de son ancrage dans la mémoire puisqu’il s’agit d’un encodage procédural et non d’un encodage sémantique. On sait en effet que la mémoire des savoir-faire est plus solide que la mémoire sémantique (c’est à dire, en gros, des descriptions) ou la mémoire lexicale (c’est à dire en gros des mots). D’où aussi la fluidité et l’homogénéité du geste.

Lorsqu’il joue au croquet en suivant la règle énoncée par l’enseignant (on part de là, on va là, on tourne le dos à…Cf. Le geste d’écriture édition 2006 pages 94 et suivantes et plus précisément page 95), l’enfant ne sait pas qu’il est en train d’encoder le geste qui lui servira à tracer des boucles. Il en apprend le point d’attaque et le sens de rotation. Ce n’est que, plus tard, lorsqu’il sera passé par des jeux de foulards ou de rubans dans lesquels il aura réinvesti le geste appris avec le jeu de croquet, qu’il pourra enfin découvrir – en laissant sur plan vertical la trace du geste fait avec le foulard – que tout ce cheminement lui a appris à faire des boucles. Et là, il pourra en percevoir les caractéristiques mais son geste ne sera pas bloqué dans leurs réalisations car il ne dépendra pas d’une réflexion sur la trajectoire du tracé. Tout au contraire, son geste aura la fluidité nécessaire pour que le tracé soit conforme aux modèles qui lui seront donnés par la suite.

Conjointement à la mise en place de tout ce processus de gestion dynamique de l’espace graphique, l’enfant aura appris à tenir et manier son crayon et à contrôler les caractéristiques spatiales de l’écriture (« gestion statique de l’espace graphique« ), il sera donc en mesure d’écrire et de bien écrire.

Un impératif : ne jamais brûler les étapes, autrement dit ne pas vouloir aller trop vite.

Ne pas oublier non plus que pour que le réinvestissement du point d’attaque et du sens de rotation dans des jeux de foulards produise des boucles il faut que l’enfant se déplace, sinon ça fait des ronds. Dans le cas du rond, se pose le problème du point d’attaque qui n’est pas le même que celui de la boucle.

En conclusion, dans cette méthode il ne s’agit donc pas de demander à l’enfant de faire un geste correspondant à une reproduction imagée ; il s’agit au contraire de le faire accéder à la forme par le geste. Cela inclut donc de commencer par le commencement : le jeu de croquet, car c’est lui qui assure le point d’attaque et le sens de rotation de la boucle. Attaquer directement par le jeu de foulards apporte un aspect ludique à l’apprentissage de la boucle mais laisse entier le problème du point d’attaque et celui du sens de rotation.

Il ne s’agit donc pas demander à l’enfant de faire des grandes boucles ou des petites boucles avec un foulard. Il ne s’agit pas non plus faire mimer les lettres avec son corps. Il ne sera pas plus demandé à l’enfant de suivre en marchant le chemin de telle forme ou de telle lettre. Tout cela correspond à la tentative de se conformer à une reproduction imagée et c’est à l’opposé de mon objectif.

En revanche, une fois la forme encodée par le geste (croquet + foulards) puis produite et constatée sur plan vertical, on pourra, si on le souhaite, demander à l’enfant de la tracer avec son pied ou encore en tenant un pinceau entre ses dents. On pourra aussi investir son corps entier dans le geste de la boucle, de l’étrécie ou du rond en pratiquant de la sorte : debout ou assis au sol, l’enfant fait pivoter son corps en suivant le mouvement de la boucle, de l’étrécie ou du rond.

Dans les trois cas cités, le mouvement réalisé est identique au mouvement fait par les doigts pour tracer ces formes, ce qui n’est pas le cas dans les déplacements sur une trajectoire, ni dans le mime. De la même façon si la consigne du jeu de foulard qui demanderait de former des boucles avec le foulard est antérieure à la réalisation de boucles sur plan vertical ou la remplace, elle sort de la méthode car elle fait référence à une reproduction imagée. En revanche, ce même exercice réalisé en chorégraphie à titre de réinvestissement des productions de boucles sur plan vertical entre complètement dans la méthode en proposant un ancrage complémentaire de l’encodage kinesthésique préalable car il exclut toute idée de représentation imagée, l’enfant met en œuvre l’encodage kinesthésique préalable.

Verbalisation de l’écriture du prénom

Question : Pour apprendre à l’enfant à écrire son prénom, nous le laissons recopier le modèle puis nous verbalisons le tracé pour le corriger et nous le guidons en verbalisant lorsqu’il le réécrit pour qu’il comprenne comment faire pour réussir. Qu’en pensez-vous ?

Réponse La verbalisation est une pratique utile voire indispensable dans certains cas pathologiques spécifiques. En dehors de cela elle ne permet pas d’encoder le geste. Cette pratique est fondée sur une confusion entre mémoire procédurale, mémoire lexicale et mémoire sémantique.

La mémoire procédurale est la mémoire des automatismes. Elle encode le geste, donc permet d’apprendre à le faire. Elle est efficace car durable et facile à mettre en œuvre.

La mémoire lexicale est la mémoire des mots. Elle encode les mots eux-mêmes mais pas leur sens.

La mémoire sémantique est la mémoire du sens des mots.

Mémoire lexicale et mémoire sémantique constituent ensemble la mémoire verbale.

La mémoire verbale sert pour apprendre à décrire le geste ou décrire la trajectoire suivie par le crayon. Elle est lourde à gérer et ne permet pas l’accès aux automatismes

Lorsqu’on utilise la mémoire verbale pour tenter d’encoder un geste, celui-ci ne s’encode que par sa répétition. Il faut donc beaucoup plus de temps pour qu’il s’ancre dans les automatismes car d’une part ce n’est pas sur lui mais sur sa description – ou sur la description du dessin formé – qu’est focalisée l’attention, d’autre part il est fait au ralenti ce qui est peu propice à un bon encodage procédural.

Hors cas pathologiques, la verbalisation présente deux autres gros inconvénients :

– elle fausse la perception de ce qu’est l’écrit en transformant son fonctionnement de renvoi à l’oral en une fonction de dessin d’un ensemble de lettres qui renvoie à l’objet

– elle empêche l’enfant de penser ce qu’il écrit ; on ne peut pas, en effet, avoir présent à l’esprit deux pensées en même temps, celle d’une trajectoire à suivre et celle de ce qu’on est en train d’écrire.

A l’inverse, avoir appris par encodage kinesthésique (qui fait appel à la mémoire procédurale : faire le geste, et non à la mémoire sémantique : décrire le geste fait) et savoir reconnaître les formes produites permet de convoquer immédiatement le bon geste sans avoir à le penser donc d’avoir l’esprit libre pour penser ce qu’on écrit.

En verbalisant lorsque l’enfant réécrit on l’oblige à ralentir le geste ce qui en gêne l’encodage et on encombre son esprit ce qui interdit qu’il pense le contenu de l’écrit via la relation graphophonologique.

La progression de l’apprentissage de l’écriture du prénom

Question : Nous essayons de mettre en place au sein de mon école vos enseignements concernant « le geste d’écriture » afin de réaliser une progression cohérente de la PS à la GS. Nous voudrions vous interroger sur la notion de progression et tout particulièrement de progression dans l’écriture du prénom. Par exemple, la majeure partie des enfants auront acquis la tenue de ligne et la régularité des espaces en fin de petite section mais trois ne les auront pas encore acquises. Il reste un point sur lequel nos avis divergent : l’écriture du prénom en MS.  Certaines veulent attendre que les élèves sachent écrire les lettres de leur prénom.

Réponse : Il y a effectivement une progression de la petite à la grande section mais il faut comprendre cela comme une progression pour chaque enfant : la progression, c’est à dire la chronologie des étapes est la même pour tous dans chaque type d’apprentissage, mais le rythme de progression varie selon les enfants. Les enfants qui n’auront pas encore acquis la tenue de ligne et la régularité des espaces continueront donc cette acquisition en moyenne section en reprenant la préparation de l’étape où ils ont échoué.

En conséquence de ce qui vient d’être dit, l’écriture du prénom peut aussi bien commencer en PS mais il faut attendre que les enfants sachent écrire les lettres de leur prénom s’il s’agit d’écrire en cursive. Ce n’est pas la peine s’il s’agit d’écrire en capitales. Cette réponse étant considérée dans le cadre de la question, c’est-à-dire uniquement sous l’angle de la technique de dépôt de la trace écrite et en ayant fait les apprentissages préalables en amont.

En suivant ma méthode, pour être capable techniquement d’écrire des capitales il suffit d’avoir appris la tenue et le maniement du stylo et la gestion statique de l’espace graphique. L’étude des verticales, horizontales, obliques etc. souvent préconisée pour apprendre à écrire est donc inutile. Les capitales peuvent se regrouper par catégories sur les mêmes bases sans avoir à développer ces tracés au point où on le fait.

En effet, apprendre à les écrire consiste seulement à savoir y reconnaître les tracés obtenus par l’apprentissage de la tenue et du maniement du stylo et les réaliser dans les conditions apprises en gestion statique de l’espace graphique. Les prénoms en capitales peuvent donc être transcrits tôt par l’enfant, puisqu’il peut acquérir tôt les compétences techniques pour le faire. Toutefois, cela n’évite pas les nombreux dangers que représente l’écriture prématurée du prénom.

Pour écrire en cursives, il faut avoir appris les formes de bases et leurs dérivées *. Connaissant ces formes, on sait les reconnaître dans les lettres et, par voie de conséquence on sait écrire lesdites lettres. Cela permet donc d’écrire des lettres qu’on ne connaît pas encore (dans la mesure où, si on n’est pas encore arrivé aux lettres à œilleton b, r, s, v, w, f, vous leur montrez que pour passer d’une unité à l’autre on peut faire un œilleton, une tige ou simplement un angle, l’œilleton ou la tige n’étant pas une forme constitutive des lettres mais simplement une façon de négocier le passage d’une forme à l’autre).

Par ailleurs, ma recherche empirique et ma recherche universitaire m’ont montré que ces verticales, horizontales, obliques etc. ne sont pas des formes pertinentes de l’écriture cursive dans la mesure où elles ne s’organisent pas en catégories constitutives de ses lettres : on ne peut pas décrire une lettre cursive en nommant ainsi les formes qui la composent (En revanche, par exemple, vous pouvez dire que la lettre r est formée d’une attaque de grande boucle – comme un début de l – , un pont – comme la fin d’un n – et une attaque d’étrécie – comme un début de i – . Pour passer de l’attaque de grande boucle au pont on négocie le passage soit en faisant un œilleton, soit en faisant une tige, soit en faisant simplement un angle).

En conclusion,

– l’écriture du prénom en capitales peut être techniquement précoce. Personnellement je n’y suis pas favorable car l’écriture en capitales n’offre pas les mêmes possibilités que l’écriture cursive pour entrer progressivement dans l’écrit en percevant à la fois la relation graphophonologique et la nécessité de réfléchir pour savoir ce qu’on va écrire (et pas seulement comment on va l’écrire) ;

– l’écriture du prénom en cursive sera plus tardive car elle nécessite que l’enfant sachent en écrire chaque lettre soit pour l’avoir apprise soit pour y reconnaître (donc savoir écrire ) les formes de base et dérivées qu’il a apprises.